« Comment les idées vous viennent-elles ? » me demande-t-on souvent.
Mais oui, au fait, comment ?
Les idées sont-elles dans l'air ? S’attrapent-elles comme un
rhume dans un mauvais courant d'air ? Nous poursuivent elles comme des petits animaux abandonnés en quête
d'un refuge ? Ont-elles besoin de nous ? Sont-elles capables, en minaudant et battant
des cils, de nous faire du charme pour que nous nous emparions d'elles et que
nous les fassions vivre par nos mots ?
Qui sait ?
Pour mon nouvel album, " BACAYE et VIOLETTE" je crois savoir et cela remonte à
loin. À l'enfance. Comme souvent, d'ailleurs.
Je vous raconte : Mon père avait l'esprit d'aventure et
c'est sans doute pour cela qu'il nous quitta, ma mère et moi, sans se demander
si l'extraordinaire chantier qui consiste à élever un enfant était, pour ce qui
me concerne, terminé ou pas. J’ai donc poursuivi ma route sans lui et je me
suis appliquée à oublier beaucoup. Il le fallait. C'était une question de
survie.
Puis, les années passant, le formidable tapis roulant sur
lequel nous nous acharnons à courir ayant quelque peu effacé les rancœurs et
les regrets, j'ai accepté, sans le savoir, de revisiter cette part d'imaginaire
qui me vient de lui. J'ai fini, oui, par admettre qu'une partie de ma pensée,
de ma façon de voir les choses, qu'un brin de moi relevait d'un brin de
lui.
Tout a commencé un dimanche, dans les années soixante. À
cette époque-là, la télévision française diffusait un film l'après-midi. Il
s'agissait cette fois, de " Au grand balcon", réalisé par Henri
Decoin, dont le scénario avait été écrit, excusez du peu, par Joseph Kessel.
Bien sûr, je ne savais rien de tout cela, à l'époque
L'action se déroulait à Toulouse, dans une sorte de pension
de famille " Le grand balcon", où logeaient les aviateurs employés
par l'Aéropostale. Si mes souvenirs sont bons, on y voyait assez peu d'avions
mais on comprenait, à travers les dialogues, que les enjeux étaient puissants :
faire parvenir les sacs postaux de l'autre côté de l'Atlantique, à partir de St
Louis du Sénégal et surtout, permettre à tous ces pilotes de parvenir sains et saufs aux escales. Ces hommes étaient des héros. Ils risquaient leur vie et mon
père les admirait follement. C'est un sentiment très contagieux, l'admiration,
savez-vous ? Alors je les ai aimés aussi. Mermoz, Daurat, St Exupéry...
Et puis, quand on vit à Toulouse, on ne peut échapper à leur
souvenir. Ils sont partout et le Grand Balcon existe toujours, à quelques pas
du Capitole.
Je voulais écrire sur eux mais je ne savais pas comment. Sous quel angle, au service de quel propos.
Et voici ce que je découvris un jour en fouillant Internet :
Ces hommes noirs, sur la photo, ces enfants, en avait-on, un jour, parlé ? Quelqu'un
avait-il inventé une histoire dont ils seraient les protagonistes ? Quelqu'un avait-il pris la peine de se mettre un peu à leur place? Dans leur tête? Ainsi est
né Bacayé, le héros de notre album. Orphelin condamné à la solitude parce qu'il ne
possède rien.
A l’autre bout de la ligne, à Toulouse, j’ai imaginé Violette. Elle est la fille d’un aviateur, membre de l’aéropostale, qui transporte
le courrier jusqu’à St Louis du Sénégal. Elle a contracté la polio, qui, à
cette époque d’avant les vaccins, faisait des ravages.
Pour le reste, comment les choses se sont elles tissées pour
aboutir à ce texte ? Franchement, je n’en sais rien. Un mot en appelle un
autre, une émotion me guide vers une nouvelle émotion et peu à peu, les choses
se mettent en place.
Ce qui a été long à décider en revanche, ce fut la structure
générale du texte. Plusieurs versions se sont disputées et succédées, je dois dire. Mais ce qui fut décisif, ce fut
la réaction de mon cher ami Rémi Courgeon. Il a aimé l’histoire et m’a déclaré
tout de go que ce serait lui ou personne. Les raisons pour lesquelles il tenait
tellement à mettre mon histoire en image, je les garde dans mon cœur mais je
dois dire qu’elles sont aussi pertinentes qu’émouvantes.
Je passe les péripéties liées à la crise qui secoue l’édition
qui nous ont fait craindre un moment que le projet ne soit abandonné. Mais il est
là, à présent et cela me rend heureuse.
Une ombre cependant, vient ternir cette joie : mon ami
Véronique ne le feuillettera pas. Elle est partie au début du mois de mai
dernier et je reste inconsolable. Pendant des années, c'est à elle que je réservais mes premières lectures à haute voix de mes textes, aboutis ou balbutiants. Elle posait les bonnes questions, comprenait toujours finement ce que j'avais voulu dire. Comment faire sans elle?
Je lui ai dédié cet album.


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