Et de deux !!

J'avoue. Nous avons récidivé. Mais c'était tellement agréable la première fois que nous n'avons pas pu nous en empêcher.
Je vous raconte. Au printemps dernier, j'étais dans une petite école au pied du Vercors. Les enfants me posent la question fréquente (et angoissante parfois) :
- Quel est le titre de votre prochain livre?
Moi, plutôt contente, j'annonce : " J'veux pas y aller!" et j'ajoute sentencieuse (oui, quand on a été enseignante, c'est un vieux réflexe) : A votre avis, il parle de quoi ? 
Et là, une clameur s'élève, va ricocher sur le tableau noir et rebondit sur le vieux parquet ciré :
DE L'ECOLE !! 
Moi, un peu contrite : Euh...non. 
Et là, à mon grand soulagement:
DE LA PISCINE ALORS ! 
La maîtresse : Oui, ici, vous savez, on préfère le ski à la natation... 

Bon, bon, bon.
De retour chez moi, j'appelle Csil et hop...la machine est en route!
Les petits personnages qui ne voulaient pas aller à la piscine, les voici aux prises avec l'angoisse de la rentrée. Il va sans dire que j'y ai mis beaucoup de moi-enfant et de moi-maîtresse. Et le talent de Csil a fait le reste !

Seulement quand on écrit un deuxième album (vous noterez que j'ai dit deuxième et pas second) avec les mêmes personnages qui font leur mauvaise tête, il faut trouver un titre qui soit disponible, qui fasse le lien avec le précédent et qui donne envie d'ouvrir le livre. 
C'est là qu'intervient un ami précieux : Rémi Courgeon. Un soir, après un tajine de poulet aux citrons confits, nous parlons de nos projets respectifs. Il nous raconte son merveilleux Passion et Patience (qui sort en octobre chez Milan)...





... et je lui parle de notre projet qui était déjà en très bonne voie. Et de ce brainstorming amical, culinaire et joyeux, jaillit l'idée: Il faut l'appeler : NON ! J'IRAI PAS !
Merci Rémi !

Et voilà !!

J'ai dédié ce livre à tous "les enfants qui m'ont un jour appelé Maîtresse"... et ils sont nombreux !!
Un grand merci aux éditions Frimousse qui nous ont accompagné en douceur et en gentillesse dans cette belle aventure !




Histoire de sentiments...

L’autre jour, mon amie Vaty qui fut mon ange gardien lors du salon de Mirande, dans le Gers, me posait cette question :
« J'aimerai savoir ce que tu éprouves quand tu découvres à sa sortie, un livre qui est ton "enfant" et que tu as longuement "couvé". »

En réalité, j’aimerais bien le savoir aussi, Vaty. Si je tente un inventaire des sentiments qui m’animent à ce moment-là, je suis à peu près certaine d’en oublier. Pour prendre une image gourmande, c’est un sacré mille-feuilles.
D’abord, bien sûr, il y a le plaisir. Mais un plaisir, au fond, que je connais depuis l’enfance. Celui, sensuel, de coller mon nez au creux de la reliure pour humer le papier neuf. Un plaisir de bonne élève qui aime la rentrée des classes parce que la grisaille des vacances pauvres va s’estomper enfin pour laisser place au bonheur de découvrir, d’apprendre.
Ensuite, vient, je crois, une grande satisfaction. We did it ! Nous y sommes arrivés. Mon texte a été retenu par un éditeur qui en reçoit des centaines chaque année. L’illustrateur ou l’illustratrice a accepté de créer des images qui vont dialoguer avec ce que j’ai écrit et elles sont magnifiques (j’ai toujours eu une chance folle de ce côté-là). Le travail d’édition s’est bien passé, le choix de la couverture, du format, du papier, de la maquette, bref, toute une série de professionnels de la profession se sont donné du mal pour que le livre existe. Et ça, c’est absolument épatant !
Quelque part ensuite, il y a aussi une grosse pincée d’incrédulité. Au fond, je n’en reviens toujours pas. C’est moi qui ai écrit ça ? Mais quand ? Comment ? Le problème avec l’écriture, en ce qui me concerne en tout cas, c’est qu’elle suspend le temps. Alors parfois, j’ai du mal à me souvenir de la période durant laquelle j’ai écrit un texte. Quelques difficultés particulièrement saillantes me restent en mémoire. Mais peu en réalité. C’est un labour. On ne se souvient pas de chaque motte de terre...
Et puis il y a ce méchant sentiment d’illégitimité. Qui suis-je pour oser prétendre écrire ? Mais pour qui je me prends, à la fin ? Ils vont s’en rendre compte. Un jour, un éditeur, un libraire ou un confrère écrivain va me taper sur l’épaule pour me dire : «  Stop ! Tu t’es bien amusée mais la récréation est terminée ! » C’est mon intense fragilité. Ce qui m’empêche de profiter complètement du moment où j’ouvre le carton, du moment où je vois mon livre sur un présentoir...
Vient ensuite le couple étrange «  espoir/inquiétude ». L’un ne va pas sans l’autre. L’espoir seul serait l’expression d’une naïveté déconcertante. Bien sûr, j’espère que ce livre sera aimé. D’un amour à plusieurs étages, façon fusée interplanétaire. Aimé par ceux que j’aime parce que j’adore lire de l’admiration dans leur regard. Cela me réconforte et me donne du courage. J’espère aussi qu’il sera apprécié par ceux qui connaissent bien la littérature de jeunesse. Les libraires, les confrères auteurs, certains blogueurs...et bien sûr, je voudrais que les enfants l’aiment. Je ne suis pas très fans des formules du type «  allumer des étoiles dans les yeux des enfants ». Le monde merveilleux de l’enfance a du plomb dans l’aile par les temps qui courent. Non, j’espère juste que les gamins vont accepter de faire un bout de chemin avec mes personnages. Qu’ils aient un peu peur, qu’ils soient contents pour eux et qu’ils restent dans leur tête quelque temps...
Quant à l’inquiétude, c’est le miroir trouble et déformant de tout ça. C’est tellement triste quand un livre ne se vend pas. Quand on refait du papier avec CE papier-là.
Tu vois, Vaty, c’est compliqué. Complexe plutôt. La métaphore de la grossesse et de la naissance vient souvent à l’esprit, c’est vrai. Mais je ne m’y retrouve pas vraiment. S’il m’arrive de parler de mon dernier album comme de mon dernier bébé, c’est par paresse ou fatigue. Je n’ai pas choisi la couleur des yeux de mes enfants, ni la forme de leurs lèvres. En revanche, chaque mot de mon texte publié a fait l’objet d’une négociation féroce avec moi-même ou parfois avec l’éditeur. Et même si l’inconscient frappe souvent à la porte, j’en ai voulu chaque virgule, chaque mot, chaque retour à la ligne.
Voilà Vaty, je te remercie pour ta question, comme on dit à la télé. Tu m’as obligée à clarifier certaines choses emmêlées et obscures.
Je t’embrasse




Avis !!

Voici quelques avis de lecture sur notre " J'veux pas y aller "... L'occasion aussi de découvrir de jolis blogs consacrés à la littérature de jeunesse :

ici  sur " Les enfants à la page"

ici, sur Vivre Livre"

ici, sur " Les mots de la fin "

ou là sur " L'heure de lire "

et encore là : sur Véggibulle

et tiens, là aussi : sur Chopitille

et même au Quebec ! chez Lili les merveilles !

Inutile de dire à quel point ça fait plaisir, bien sûr ! Merci à tous !!








Il est là !!

J'espère que jamais je ne me lasserai de ce moment incroyable où je tiens l'album pour la première fois... La libraire a eu la gentillesse de le trouver très drôle et ça m'a fait vraiment plaisir !



J'VEUX PAS Y ALLER!

L'été dernier, au détour du net, j'ai découvert les petits baigneurs très drôles d'une illustratrice pleine de talent : Csil. Nous avons passé des soirées à échanger des messages pour affiner notre projet et le voici enfin en librairie. Bien sûr, comme vous allez sans doute le lire ici ou là, c'est un livre qui parle de l'inquiétude, de la peur même. Mais il parle aussi de la mauvaise foi, des excuses que l'on se trouve pour ne pas faire ce que nous devrions faire, des histoires qu'on se raconte pour se convaincre que non, décidément, on n'ira pas... et on fait ça à tous les âges, pas vrai ? Il peut s'agir de piscine, d'une fête de famille, d'une soirée chez des amis, ou tout simplement, de notre travail. Evidemment tout finit bien, ce n'est pas spoiler l'affaire que de le dire. C'est ce qui se passe aussi, bien souvent, dans la vraie vie. Ce cours de danse où on n'avait pas envie d'aller, vous avez remarqué comme on se sent bien après? Fier de nos progrès, heureux d'avoir eu le courage... Voilà, c'est de cela qu'il est question. 
Au fils des pages, vous allez aussi découvrir toute une galerie de portraits, des bouts de choux très déterminés à n'en faire qu'à leur tête et ça, c'était très amusant à imaginer. Ils ont chacun leur personnalité: l'obsédée capillaire, ( pas question de se décoiffer) , le tendre ( qui a besoin d'amour), le coquet ( préoccupé par son apparence), le parano ( persuadé que ses parents veulent se débarrasser de lui) et bien d'autres encore. 
Je n'ai pas résisté à l'idée de mêler phrase rimée et langue orale, le tout sur des vers de sept syllabes, appelés heptasyllabes ( oui, hein, ça fait savant) comme dans " La cigale et la fourmi". J'aime bien ce rythme-là, pas pompeux comme un alexandrin, avec un léger déséquilibre qui traduit, en tout cas, je l'espère, un sentiment mitigé, comme quelqu'un qui n'oserait pas faire un pas et resterait le pied en l'air...
J'ai dédié cet album à mon amie Véronique, ma compagne de piscine, tous les dimanches matins...et j'ai pensé à ma maman, qui m'a accompagnée, pendant l'été 1965 à la piscine de la petite ville où j'ai grandi. Elle ne savait pas nager et ne voulait pas que je sois comme elle, effrayée par la moindre étendue d'eau. J'aimais tellement le maillot de bain envoyé par ma tante Françoise, que je l'avais gardé sous mon pyjama, en cachette, bien sûr. L'enfance toujours, dans mes textes... comme point de départ et point d'arrivée...
Finalement, ce n'est pas étonnant que les petits baigneurs de Csil m'aient fait de l'oeil ! 

 
( éditions Frimousse)

Je n'aime pas la fête des mères... voici pourquoi...

Jeanne

L’école était adossée à la rivière. C’était l’école du bas-quartier, celui des pauvres, celui que l’Orbe inondait chaque fois qu’elle sortait de son lit. Jeanne avait six ans quand elle y entra pour apprendre à lire. Elle eut du mal. La maîtresse était dure, habillée de noir, imposant  à tous le deuil mystérieux qui l’avait frappée. Jeanne ne l’aimait pas et elle n’aimait pas Jeanne. Les choses avaient été claires dès le début de l’année. La fillette ne levait plus la main, ce n’était pas la peine. Madame Subra ne lui donnait la parole que lorsqu’elle était sûre qu’elle ne connaissait pas la réponse. Jeanne prenait son mal en patience et attendait la récréation.
Sous le préau en angle s’entassaient les bûches de bois destinées aux poêles des différentes classes.  Les élèves en faisaient des forteresses, des châteaux, des villes. Toute une géographie se construisait au fil des feuilletons vus à la télévision. Le noir et blanc ouvrait le champ des rêves. Thierry la Fronde et le Duc de Nevers étaient les héros de tous, surtout, peut-être, de ceux qui ne les avaient jamais vus.
Jeanne organisait les jeux. Distribuait les rôles, attribuait à chacun les paroles à dire, donnait des indications. Il fallait que tout soit parfait. Que l’histoire se déroule comme elle l’avait imaginée. Parfois ses exigences la poussaient trop loin. Ses camarades se détournaient alors, préférant une quelconque partie de balle ou de colin Maillard. Jeanne boudait dans un coin, se sentant incomprise, déplacée, étrangère.  Elle les trouvait idiots, le leur disait. Cela n’arrangeait pas les choses. Au bout d’un moment, ils venaient la chercher, la tiraient par la manche, lui faisaient des grimaces, juste là, sous son nez. Elle finissait par se laisser convaincre. L’inaction lui pesait. Elle ne supportait pas de ne rien faire.
Jeanne habitait une rue droite et commerçante. Le matin, elle partait pour l’école avec dans sa poche une grosse clé attachée à un mouchoir. Elle passait devant la boulangerie d’où s’échappaient des parfums de vanilles. Chaque matin, chaque jour, Jeanne se demandait ce qu’elle faisait là. Elle ne comprenait rien de ce qui semblait intéresser les adultes, se bouchaient les oreilles quand ses parents se disputaient à propos de l’argent ou du travail. De l’argent, ils en avaient peu. C’était une donnée qu’elle avait intégrée depuis longtemps. Sa mère tricotait puis détricotaient ses pulls devenus trop petits. Jeanne aurait voulu ne pas grandir si vite. Cela donnait tant de travail à sa mère.
Dès le mois de mars, il fut clair que Jeanne ne saurait pas lire avant  la fin de l’année scolaire. A partir de ce moment-là, Madame Subra l’ignora totalement. Elle ne s’acharnait plus à écrire des remarques sur ses cahiers. Un simple « vu » barrait désormais les lignes d’écriture. C’est alors que Jeanne commença à comprendre comment cela fonctionnait, les mots, les lettres, les sons. Un jour, en cachette, elle parvient à écrire sur son ardoise le mot salade. Mais elle n’en dit rien à personne. Il en allait de sa tranquillité, elle le savait.
Au retour des vacances de Pâques, la maîtresse écrivit au tableau un petit mot pour les parents que les enfants  recopièrent dans leur cahier de brouillon. Chaque famille devait se procurer un morceau de vitre de  quinze centimètres sur vingt. Le droguiste de la place du centre était prévenu. Il ne fut plus question que de cela pendant les récréations. On allait peindre sur le verre puis fixer l’image sur un carton blanc. Chacun imaginait déjà le cadeau suspendu en bonne place sur un mur de sa salle à manger, les félicitations familiales, les embrassades.
Le lundi suivant, chaque élève arriva avec le précieux et fragile rectangle. Le droguiste avait pris la peine d’en émousser les bords pour que les enfants ne risquent pas de se blesser. Seule Jeanne arriva les mains vides. Madame Subra leva les yeux au ciel, la traita de mauvaise fille. Ne voulait-elle pas faire plaisir à sa mère ? Puis elle la renvoya à sa place. Jeanne n’avait pas le support mais elle savait ce qu’elle allait peindre. Elle s’entraîna sur une feuille de papier à dessin. Elle s’inspira d’une image  trouvée dans un vieux livre de lecture qu’on lui avait donné. On voyait un paysage de moulins, des massifs de tulipes et au premier plan, une petite Hollandaise en habit traditionnel qui poussait une brouette remplie de gros fromages rouges. Jeanne s’appliqua. L’habit de la fermière lui donna du mal. Il fallait rendre le mouvement des plis de la jupe. Il fallait qu’on sente le souffle du vent qui faisait tourner les ailes des moulins.
En réalité, Jeanne n’avait pas montré son cahier de brouillon à ses parents. Elle savait que la perspective d’une dépense allait provoquer des cris. Peut-être son père casserait-il une assiette ou deux en traitant la maîtresse de tous les noms.  Pendant plusieurs jours, elle chercha par quoi remplacer le fameux rectangle de verre. En fouillant dans ses rares jouets, elle retrouva une boîte de domino dont le couvercle en plastique transparent avait à peu près la bonne taille. Quand elle le montra à Madame Subra, celle-ci haussa les épaules et tourna les talons en marmonnant. Il ne restait que deux semaines avant le dimanche 26 mai, jour de la fête des mères. Cela voulait dire deux vendredis, soit deux séances de préparatifs. Dans la classe, l’excitation montait. Les carreaux presque terminés pour la plupart étaient exposés sur une grande table au fond de la salle. Une pile de cartons proprement massicotés attendait sur une étagère. Chantal, la meilleure amie de Jeanne avait fait des merveilles. Elle avait recopié des images de roses découpées dans un catalogue de vente par correspondance. C’était vraiment beau.
Jeanne réalisa donc sa peinture sur l’intérieur du couvercle en plastique. La coiffe de la petite hollandaise semblait voleter au vent et les tulipes, fines et colorées lui valurent les félicitations de Madame Subra. Jeanne en ressentit une joie profonde. Mais le lundi suivant, Jeanne constata avec inquiétude qu’une partie du toit du moulin s’était détaché du support. D’heure en heure, elle réalisa avec désespoir que la peinture s’écaillait. En séchant, la gouache se rétractait et lâchait  prise.  Dès qu’elle le pouvait, la fillette approchait du fond de la classe pour mesurer l’étendu des dégâts. Petit à petit elle vit son travail anéanti. Le visage de la fermière, les tulipes, la jupe avec ses plis, tout tomba en miette.
Le vendredi suivant, le plastique était totalement nu. Jeanne n’avait donc aucun cadeau à offrir à sa mère. Elle sanglota si fort que pour avoir la paix, Madame Subra lui tendit un morceau de bois aggloméré marron et une boîte contenant les tampons avec lesquels elle réalisait  les frises à colorier chaque soir, pour séparer les journées dans les cahiers. Il y avait des maisons, des fleurs, des arbres. Jeanne sécha ses larmes et tenta d’organiser un bouquet d’œillets. Elle traça les tiges à la main et dessina un ruban noué. Mais le bois était si sombre qu’on devinait à peine les fleurs. C’était raté, moche, décevant et Jeanne se remit à pleurer de plus belle. Au moment où les élèves glissaient leur cadeau dans une grande enveloppe, Jeanne se battait encore avec ses crayons de couleurs pour tenter de donner un peu de vie à son bouquet désormais tout barbouillé de larmes. Quand la cloche sonna, Jeanne refusa de sortir de la classe. Il lui fallait encore un peu de temps, le cadeau pour sa mère n’était pas terminé. Monsieur Rivière, le directeur de l’école vint essayer de la calmer. Il s’accroupit à côté d’elle et l’écouta raconter son histoire de vitre et de couvercle en plastique. C’était un homme bon. Sa grosse moustache et son accent rocailleux lui valait une réputation d’humanité qui faisait sa fierté. Le regard qu’il lança à Madame Subra en disait long. 
Monsieur Rivière l’aida à faire un joli paquet, alla chercher dans son bureau une bobine de bolduc doré qu’il noua lui-même autour de la plaque d’aggloméré. Madame Subra était écarlate, assise les bras croisés serrés sur sa poitrine. Jeanne reniflait, Monsieur Rivière lui tendit son mouchoir.
La pâtissière remarqua le désespoir de Jeanne. Elle la fit entrer, l’installa dans son arrière-boutique et pour la consoler, lui offrit un calisson. Loin de calmer la fillette, le goût de la pâte d’amande ne  fit que redoubler ses sanglots. Entre deux hoquets, elle annonça qu’elle ne voulait pas rentrer chez elle. Elle avait trop honte disait-elle, son cadeau n’était pas joli.  On envoya le commis de la pâtisserie chercher la mère de Jeanne. Toutes les voisines étaient réunies autour de l’enfant et l’assuraient, chacune à sa façon, que le cadeau ferait de toute façon plaisir à sa maman. Quand sa mère arriva,  Jeanne enfouit son visage dans le tablier de la pâtissière. Elle entendit les femmes expliquer la situation. Elle redoutait que sa mère n’éclate de rire. Mais ce n’est pas ce qu’elle fit. Elle ouvrit le paquet délicatement, enroula le ruban autour de sa main puis fit un pas à l’extérieur du magasin pour voir le dessin sur la plaque de bois à la lumière du jour.

-Ce sont des œillets, n’est-ce pas, Jeanne, demanda-telle. 
Jeanne acquiesça d’un mouvement de tête. 
-Des œillets, c’est une très bonne idée, tu sais. Je ne t’ai jamais dit que ce sont  mes fleurs préférées ?  Puis elle salua les voisines, prit la main de sa fille et toutes deux se  dirigèrent vers l’épicerie voisine en marchant crânement au milieu de la rue.

Ghislaine Roman