Retour sur Saint-Bertrand ...


Dans le courant de l'hiver, j'ai reçu trois dessins réalisées par Christian Louis. La consigne était simple : il fallait écrire d'après ces dessins-là. Bon, je ne vous cache pas que j'ai eu un moment d'inquiétude.
 
Mais la contrainte était là...alors, j'ai pris ma plume (image à deux balles ! j'écris sur mon ordinateur, vous vous en doutez !). Les dessins m'ont évoqué un univers concentrationnaire, noir, enfumé, effrayant. Mais l'oiseau que Christian a placé sur la poitrine de son personnage m'a donné un peu d'espoir...les crayons et pinceaux de la dernière image m'ont donné l'envie de parler de l'art, de son rôle émancipateur...et voilà Guigui écrivant un texte ...pas vraiment pour les enfants. Il y a un début à tout.

Toutes les classes inscrites, tous les auteurs invités se sont prêtés à l'exercice. Un recueil a été publié....pour que les textes s'envolent à leur tour, comme l'oiseau de Christian Louis.

C'était une jolie aventure. Merci à l'équipe de Saint-Bertrand !!


 

Voici le texte :


L’Homme à l’oiseau

 

L’Homme marchait. Au milieu de la foule, sur les trottoirs bondés, les yeux rivés sur les horloges qu’il croisait, l’Homme marchait. A le voir ainsi, on aurait pu croire qu’il était pareil aux autres, identique, presque frère. Mais il n’en était rien. Les autres étaient gris, ternes, transparents. Leurs corps semblaient faits de fils clairs ou de cellophane. Ils n’arrêtaient plus les rayons de soleil. Ils étaient comme vides. Ils l’étaient devenus. Avec le temps, les nuits sans sommeils, leurs membres fatigués peu à peu avaient perdu leurs forces, leurs couleurs, leurs contours. Ils marchaient tous ainsi,  sur un rythme mou, sans joie, sans espoirs, sans demain.
L’Homme lui, avait gardé quelque chose de la vie d’autrefois. Il réchauffait en lui une chose à dire, une chose à faire, une chose à voir grandir, une chose douce comme un oiseau qu’on aurait trouvé, tombé du nid, sur un trottoir. Et c’était un oiseau tombé du nid qu’il avait trouvé sur un trottoir.
Les aiguilles de l’horloge étaient enfin parvenues à l’heure des machines. Le bruit s’invitait ainsi, chaque jour, au moment précis choisi par les horloges. Les engrenages se mettaient à tourner, dents contre dents, roue contre roues, pignons, axes et courroies crissant chacun son appel au secours. Les Hommes étaient là ; aux petits soins, chiffons et bidons d’huile prêts à intervenir au moindre blocage.
Le bruit leur déchiquetait les oreilles, les étaux leur écrasaient les doigts. Parfois les tapis roulant les entrainaient vers des cuves nauséabondes dont  aucun ne revenait jamais. Les Hommes prenaient garde. Les machines ne leur voulaient pas du bien. Ils avaient grandi dans cette idée. Ils avaient grandi à l’ombre de l’usine. Sous les panaches de fumée aux couleurs changeantes. Depuis toujours, ils savaient.  Cette usine ne faisait que prendre l’air et le recracher, vicié, pollué, peint en mort.
L’Homme, lui, protégeait l’oisillon. Il le gardait au chaud, à l’abri du vacarme et des fumées toxiques. Il le nourrissait de miettes, de graines délicates qu’il lui arrivait de chaparder dans les cuisines.
Le cœur de l’oisillon pulsait contre son cœur d’Homme, vibrant, chaud, palpitant. Il passait ses journées sous le bleu de travail maculé de cambouis. Les autres savaient la présence de l’oiseau. Ils en avaient ri au début, bien sûr. Ils s’étaient moqués. Puis très vite, ils avaient remarqué cet air de douceur qui trainait sur le visage de l’Homme. Un air rare. Partout, les machines avaient eu raison de la tendresse.

Le temps passait, les aiguilles des horloges tournaient. L’oisillon avait grandi. C’était à présent un bel oiseau dont les plumes couleur de bois brûlé réchauffaient les jours de pluie. Il se mit à gigoter, à pépier. Un chef le remarqua. Cela devait arriver et cela arriva.  Ce chef était le plus redoutable d’entre tous. Il crachait les ordres comme des blocs de glace, comme des crocs de boucher, comme de la haine noire. L’Homme eut peur. Pas pour lui, mais pour l’oiseau. Alors il se faufila hors des ateliers. Il trouva un vélo, et pédala droit  devant lui

Ils sortirent de la zone. L’oiseau, comme enivré par les parfums des champs se mit à siffler, et ce fut comme un miracle.
A l’entrée d’un village, ils s’arrêtèrent pour observer le travail d’un artiste. Il était assis au milieu d’un square, les yeux tournés vers les montagnes et il dessinait. Curieusement, ce n’était pas les montagnes qu’il dessinait mais une usine. Une usine aux cheminées fumantes. L’artiste avait tracé des rouages et des engrenages.
-C’était bien comme ça… souffla l’Homme, vous y êtes déjà allé ?
Il sentit l’oiseau tressaillir.
-Non, répondit l’artiste. Pas besoin. Je suis un artiste. Ma toile contient tous les paysages et toutes les usines du monde.
-Ah…fit l’Homme. Mais il y manque les bruits…
L’artiste secoua la tête.
-Vous avez raison, ajouta l’Homme. Pas besoin de bruits. Pas besoin d’odeur non plus. J’ai tout là …et il pointa son index vers son front.
Il continua son chemin et parvint aux limites d’une prairie de hautes herbes. Il ouvrit sa chemise et l’oiseau s’envola. Il ne se retourna pas. Les oiseaux ne font jamais ça. Il fila, droit vers les montagnes ; L’air était frais. L’Homme referma son col.
-J’avais peur que vous ne reveniez pas, fit l’artiste quand l’Homme s’approcha. Tenez, voici une toile… à vous maintenant.

Et l’Homme s’installa, prit un pinceau, le trempa dans la gouache et se mit à peindre les odeurs et les bruits, la haine, la peur et le désir de fuite.  Il ne savait pas si la toile serait réussie. Mais cela lui était égal. Il fallait essayer. Alors il essaya.

 

Ghislaine Roman

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